Marine Bontemps
À Paris, le 30 janvier 2026
Lors du dernier colloque du RPH-École de psychanalyse, en novembre 2025, ayant pour thème La question du féminin aujourd’hui, j’avais eu à cœur d’étudier comment s’articulent, chez Jacques Lacan, jouissance féminine et jouissance de l’Autre. Je tenais à revenir au plus près des propos de Lacan car je remarquais, dans les échos que rencontrait la jouissance féminine parmi les interventions et les écrits des successeurs de Lacan, des zones de flous, de contre-sens, peut-être aussi de fantasme et d’idéal. Nulle intention de remettre en cause l’élaboration lacanienne ou de la rejeter, bien qu’il ne soit pas interdit de la discuter, mais plutôt l’intention de reparcourir le trajet lacanien pour tenter de cerner un peu mieux cette jouissance, dans sa définition, énigmatique. Après ce colloque, le travail s’est poursuivi. En particulier, un souci de définition m’a poussé à chercher comment distinguer ce qui relevait, respectivement, de la jouissance Autre, de la jouissance de l’Autre et de la jouissance féminine. J'ai sollicité mes collègues cliniciens pour recueillir ce qu'ils avaient à en dire et je remercie ici ceux qui m'ont répondu et m'ont prêté main forte.
En parallèle, je suis retourné à l’étude de Lacan. Dans un premier temps, je cherchais la discrimination qu’il a pu établir entre jouissance de l’Autre et jouissance Autre. À quel moment, à quel séminaire, passe-t-il de l’une à l’autre de ces notions ? Dans mes notes, je n’en trouvais pas la trace. Je me suis alors référé à l’Index référentiel des séminaires de Lacan, établi par Henry Krutzen, précieux pour nos recherches. L’entrée Jouissance de l’Autre m’invitait à reparcourir, ce que j'ai fait, une dizaine de séminaires, du troisième, tenu en 1956‑57, au vingt-troisième, assuré en 1976-77. Mais l’entrée Jouissance Autre, alors ? Chez Krutzen, elle n’existe pas.
Je commence donc mon étude, relis les séminaires, retrace l’usage que Lacan fait de la jouissance de l’Autre. Il en pose un premier repère dans le champ de la psychose, avec le cas Schreber en première ligne, cet homme s’efforçant de satisfaire la jouissance de Dieu
[1]. Il en vient ensuite, dans le séminaire X qu’il consacre à
L’angoisse, à articuler demande de l’Autre, désir de l’Autre et jouissance de l’Autre
[2], cette dernière étant en jeu dans le fantasme d’une part, et d’autre part dans le dispositif à l’œuvre dans la perversion, en particulier dans le masochisme. C’est d’ailleurs autour du masochisme, celui dit féminin, que Lacan réouvre la question dans le séminaire XIII,
L’objet de la psychanalyse, précisant bien au sujet de cette « jouissance réservée à qui entrerait dans le monde de l’Autre, en tant que cet Autre serait l’Autre féminin, c’est-à-dire la Vérité »
[3], qu’elle n’est pas une caractéristique des femmes ; elles n’y sont pas plus affines que ne le sont les hommes. Un retour à Freud et à son étude du masochisme
[4] aide à mieux saisir l’affaire : le masochisme n’est pas caractéristique de la femme, mais d’une identification à la femme.
Deux ans plus tard, lorsqu’il s’agit de
La logique du fantasme, Lacan invite à situer ce qui chez chacun, concernant sa jouissance, est repérable comme jouissance de l’Autre, nous mettant sur la piste d’une nécessaire traversée de cette jouissance pour celui qui accède à la position de sujet et à ce que celle-ci implique de
Selbstbewusstsein[5]. Cette élaboration se retrouve d’ailleurs deux ans après, en 1969, lorsque Lacan en vient à faire correspondre la castration à un « Je ne sais pas quant à la jouissance de l’Autre »
[6]. Dans l’un et l’autre de ces séminaires, Lacan développe aussi la manière dont le pervers se consacre à la jouissance de l’Autre, lui qui précisément refuse, par le mécanisme de la
Verleugnung, la castration.
Puis, en 1972, se tient le séminaire
Encore, pierre angulaire de la théorisation que propose Lacan pour penser les positions de l’homme et de la femme ; y sont développées, entre autres, les formules de la sexuation, également la jouissance phallique et la jouissance féminine. Pour l’heure actuelle, me concernant, l’étude de ce séminaire est
encore et toujours remise sur le métier. Cette année-là, la manière dont est abordée la jouissance de l’Autre prend un virage. Lacan, énigmatique, énonce : «
La jouissance de l’Autre, de l’Autre avec un grand A,
du corps de l’Autre qui le symbolise, n’est pas le signe de l’amour »
[7] et ajoute : « La jouissance – jouissance du corps de l’Autre – reste, elle, une question, parce que la réponse qu’elle peut constituer n’est pas nécessaire »
[8]. Il rapproche jouissance de l’Autre et féminin, en prévenant son auditoire : « ce que j’appelle proprement la jouissance de l’Autre en tant qu’elle n’est ici que symbolisée, c’est encore tout autre chose, à savoir le pas-tout que j’aurai à articuler »
[9], ce qui le conduira à énoncer : « c’est une suppléance de ce pas-tout sur quoi repose la jouissance de la femme »
[10].
Jouissance de la femme, jouissance de n’être pas toute et « qui la fait quelque part absente d’elle-même »
[11], jouissance supplémentaire
[12], au-delà du phallus, jouissance qu’éprouvent les mystiques, jouissance « à elle, à cette elle qui n’existe pas »
[13], jouissance qui la secoue ou la secourt
[14], jouissance désignée par S(Ⱥ)
[15]. L’éventail est déplié au fil du séminaire. En un endroit, la jouissance de l’Autre est tissée à
La femme, puisque Lacan fait de l’Autre dont la jouissance est en question, « cet Autre en tant que pourrait l’être, si elle existait, la femme »
[16].
Jouissance de l’Autre et jouissance féminine, si elles sont articulées manifestement de manière très serrée, ne semblent cependant pas se recouvrir. Le rapport qu’entretiennent l'une et l'autre constitue la question qu’à date je formule pour la poursuite de mon étude. Question que j’ai adressée au président du RPH, Fernando de Amorim, qui a suivi et participé à l’avancement de cette recherche, et question à laquelle il a apporté réponse dans la brève
De la jouissance Autre non-barré et la jouissance de l’Autre non‑barré. Se dessine que la jouissance correspond à un déversement de l’Autre non barré sur le Moi : lorsque cette jouissance déversée ne provoque pas la prise de conscience du Moi, que le Moi ignore même qu’il y a jouissance, c'est la Jouissance Autre non-barré ; lorsque la jouissance est vécue avec conscience par le Moi mais que ce dernier n’a pas les moyens de l'éviter («
c’est plus fort que moi » dit-il), il en est complice et il s’agit là de la jouissance de l’Autre non‑barré
[17].
Mais chez Lacan, comment se présente la « jouissance Autre » ? Je n’avais pas trouvé trace de la formule dans l’index de Krutzen. Dans mes lectures des séminaires et ma revue des
Écrits et
Autres écrits, pas de jouissance Autre non plus. Je reconnais avoir même fait usage de ChatGPT pour le vérifier – recours inédit pour ma part. La machine m’assure de la présence de la formule chez Lacan, je m’en réjouis et fais la requête pour en connaître la référence exacte. Alors, elle rectifie : la formule, en effet, n’apparaîtrait pas telle quelle dans le corpus lacanien, mais s’avère être un concept qui se serait stabilisé plus tard, chez ses élèves. Lesquels ? Là encore, au fur et à mesure de mes requêtes, étaient avancées des réponses fort probables…mais de toute évidence non fiables. Aucun des noms proposés pour désigner l’auteur de la formulation
jouissance Autre ne s’est révélé avéré. D’après mes recherches ultérieures, et pour l’heure, la référence la plus ancienne que j’ai pu trouver se rapporte à un article de 1981 de Charles Melman,
La jouissance Autre[18]. Ces éléments confirment, à mon sens, la nécessaire distinction qu’il y a à opérer entre jouissance de l’Autre et jouissance Autre, concepts qui ne se recouvrent pas, comme l’indique l’élaboration de Fernando de Amorim.
Je conclurais en avançant dans la lecture du Séminaire et en rappelant ce qui déjà m’avait paru fondamental et que j’avais exposé lors du colloque de l’automne 2025 : que Lacan finit, en 1975, par établir comment il est à entendre que la jouissance de l’Autre n’existe pas. Il énonce précisément qu’« il n’y a pas de jouissance de l’Autre comme telle, c’est-à-dire qu’il n’y a pas de garant rencontrable dans la jouissance du corps de l’Autre qui fasse que jouir de l’Autre comme tel ça existe »
[19]. Il reprend cette précision l’année suivante et lui appose une notation : JȺ « à lire jouissance de l’Autre barré »
[20]. Il ajoute : « Ce que veut dire cet A barré, c’est qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre, c’est que rien n’est opposé au symbolique, lieu de l’Autre comme tel. Dès lors, il n’y a pas non plus de jouissance de l’Autre. JȺ, la jouissance de l’Autre de l’Autre, n’est pas possible pour la simple raison qu’il n’y en a pas. »
[21]. En effet, de jouissance de l’Autre barré, il n’est pas question. L’Autre barré n’est pas un registre où nous trouvons quelconque jouissance.
Que l’être devenu sujet ait connu dans la traversée de sa psychanalyse une séparation d’avec la jouissance de l’Autre ne signifie pas – la théorisation de Fernando de Amorim l'indique clairement – que jouissance de l’Autre (non-barré) et Jouissance Autre (non-barré) disparaissent pour autant. En revanche, après la sortie d’une psychanalyse, l’être, dans la position féminine, s’en reconnaît dorénavant responsable.
[1] Lacan, J. (1955‑56).
Le Séminaire, Livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1973, p. 286.
[2] Lacan, J. (1962‑63).
Le Séminaire, Livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 71.
[3] Lacan, J. (1965-66).
Le Séminaire, Livre XIII, L’objet de la psychanalyse, ALI,
inédit, p. 165.
[4] Freud, S. (1924). « Le problème économique du masochisme », in
Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, pp. 283-97. ; voir aussi Lacan, J. (1966-67).
Le Séminaire, Livre XIV, La logique du fantasme, Paris, Seuil & Le Champ Freudien, 2023, p. 365.
[5] Lacan, J. (1966-67).
Le Séminaire, Livre XIV, La logique du fantasme,
Op. cit., pp. 185-6.
[6] Lacan, J. (1968-69).
Le Séminaire, Livre XVI, D’un autre à l’Autre, Paris, Seuil, 2006.
[7] Lacan, J. (1972-73).
Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 11.
[17] Élaboration de Fernando de Amorim lors d’un contrôle en date du 5 janvier 2026.
[18] Melman, C. « La jouissance Autre ». Spirales, 1981, n°2.
[19] Lacan, J. (1974-75).
Le Séminaire, Livre XXII, R.S.I, A.L.I, 2002,
inédit, p. 65.
[20] Lacan, J. (1975 76).
Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 55.